Victorine Meurent

388 / Random | Random | 21/05/2018 | 0 commentaires

Elle était une « libre fille de bohème, modèle de peintre, coureuse de brasserie, amante d’un jour […] avec sa face d’enfant vicieuse aux yeux de mystères » disait Gustave Geffroy parlant du modèle fétiche d’Edouard Manet, la belle Victorine Meurent. Ils s’étaient rencontrés aux abords d’un cabaret dans le quartier de la Petite Pologne où se trouvait alors l’atelier de Manet. Le peintre s’était dirigé vers elle et lui avait directement demandé de venir poser. Elle avait ri. Ce jour-là marqué l’entrée de Victorine Meurent dans la vie et l’œuvre de Manet. La jeune femme apparaît dans de nombreux tableaux du peintre, aussi bien nue qu’habillée. La Chanteuse des rues la déguise en pauvre qui déguste nonchalamment des cerises, la Femme au perroquet l’habille d’une robe de chambre rose pâle et lui fait humer un minuscule bouquet de violettes. Mais venons maintenant à deux de ces tableaux qui ont fait scandale, Le Bain (Le Déjeuner sur l’herbe) et Olympia. Le premier fut exposé en 1863 lors du Salon des refusés qui réunissait les œuvres des jeunes artistes à scandale dont celles d’Edouard Manet. Les critiques trouvèrent vulgaire et brutale cette femme nue, assise au milieu de deux hommes en costumes, qui regarde avec une pointe de complicité le spectateur ahuri. De la peinture, c’est cette femme qui ressort le plus, de par la lumière et son regard puissant. La nudité de la femme n’a pas choqué, c’est sa mise scène, insolente. Alors que l’un des plus célèbres tableaux du Louvre, Le Concert Champêtre de Titien ne montrait pas autre chose, la toile de Manet, parce qu’elle effectue un décalage temporel dans le présent, choque, ce n’est plus un symbole, un mythe ou une allégorie, c’est une femme nue en compagnie de deux hommes. Deux ans plus tard, Edouard Manet montre au public ce qui sera le plus célèbre nu dans l’histoire de la peinture, l’Olympia. C’est encore Victoria Meurent qui se prête au jeu du peintre, elle est allongée sur un lit, adossée à deux énormes coussins. Elle ne porte rien que quelques bijoux, une fleur rose-rouge dans ses cheveux et un fin lacet noir autour du cou. Au bord du lit il y a une femme noire qui tend un bouquet de fleur à la jeune femme tout en la fixant d’un regard interrogateur. Enfin l’on remarque sur le lit, au pied de la demoiselle, un petit chat noir nous faisant face, son dos est arqué et sa queue forme un point d’interrogation. Peut-être que Manet fut inspiré par les vers de son ami Beaudelaire : « J’eusse aimé vivre auprès d’une jeune géante / Comme au pied d’une reine un chat voluptueux. ». De même que pour Le Bain, la critique va se déchaîner face à la vision de cette peinture représentant une prostituée dans une position similaire à la Vénus d’Urbin de Titien. Au scandale, Manet répondit : « J’ai fait ce que j’ai vu ». Certes, mais au-delà de la vision de Victorine Meurent dans son plus simple apparat, il y avait tout de même dans cette peinture une volonté de rupture avec certains codes classiques de l’art académique du début du XIXe siècle, et cela n’allait pas se faire sans heurts. Dans les multiples tableaux de Manet où l’on voit apparaître Victorine Meurent, il y a ce regard pensif, quelque peu mélancolique, qui est tourné vers nous. Ce sont ces « yeux de mystères » qui crés le lien entre la peinture et nous, il n’y a rien que le silence partagé. Au travers de l’œuvre d’Edouard Manet, Victorine « demeure cette personne dont le joli visage un peu lourd est, malgré l’écart de plus d’un siècle, celui d’une jeune femme parfaitement actuelle et qui, des plus terrestres, pourrait fort bien être l’une de ces créatures dont on rêve la nuit parce qu’on les a croisées le jour. » [1]

[1] Le Ruban au cou d'Olympia, Michel Leiris

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