Le Bout

386 / Random | Random | 20/03/2018 | 0 commentaires

« Michel, mange-moi le bout ». « Mange-moi le quoi ? ». « Le bout ». « Ah », et Michel lui croqua en plein dans le bout. C’était juteux. Quoiqu’amère, on avait toutefois de quoi se remplir les joues. Le petit goût ferreux rappela à Michel un souvenir lointain, la fois où à 12 ans, il avait léché une pile. « Merde, ça me démange dans la couenne, j’ai ma rognure qui s’effrite avec le temps » souffla Michel. On se rappelait bien sûr de ce fameux événement où le Comité des armateurs dantesques avait organisé un grand tournoi de lancer d’escabeau et qui avait été remporté par Michel dans sa 24ème année alors qu’il effectuait un second master sur la reproduction des mollusques en milieu sec, et les mollusques c’étaient vraiment tendus à cette époque. La victoire avait été si belle face à tant d’adversité. D’une part les autres compétiteurs telles que Jackie Lurine qui était connue pour faire 3h de musculation par jour et ceci dans l’optique d’une vengeance inconnue de tous : motivée par la haine, elle levait beaucoup au développé couché. Et de l’autre ces fameux mollusques, de véritables fractales de la pensée scientifique très complexe. Mais impossible n’était pas Michel, et dans sa resplendissante jeunesse il assena un grand coup d’escabeau à Jackie Lurine et lança subtilement l’objet contendant à une distance record (pour l’époque) de 43,27 mètres. Son diplôme et sa médaille sont toujours au-dessus de son bureau d’ailleurs. Mais cette époque était révolue, et Michel s’éteignait peu à peu physiquement et amicalement. Il l’était là maintenant, des années après avoir gagné ce tournoi, à manger le bout. Quand il eut fini, il s’alluma une cigarette. Pas n’importe quelle cigarette que l’on trouve sur le marché européen avec son lot d’images tumorales vomitives, non, c’était des cigarettes indonésiennes avec des clous de girofles. Les images donnaient d’ailleurs beaucoup plus la nausée. Tellement que certaines atteignaient un seuil de contre-productivité, elles faisaient rire les observateurs tant leur horreur était grande. Les cigarettes étaient bizarres, elles avaient un goût sucré-giroflé, laissant sur les lèvres une fine couche cristalline de sucre glace. Quand Michel tirait dessus, la cigarette crépitait comme un bon de feu de bois ou bien comme les étincelles qui émanent des bougies d’anniversaires qui se rallument toute seules, encore un coup à donner des sueurs froides à nous, les gosses d’antan. Car notre innocence a disparue, et les enfants que nous étions nous semblent bien loin d’aujourd’hui. Et Michel qui faisait ronronner sa cigarette sucrée, contemplait la ville endormie. A mesure que les bouffées s’enchaînaient, alternant inspiration profonde et expiration de volutes bleues, les perspectives devenaient froidement fades. Quelques pensées occupaient son esprit : « Avoir quelque chose en bouche semble être finalement le summum de la classe, ou bien serait-ce la fumée ? Ou encore le geste de la main qui fume ? Et la question serait alors, est-ce que l’esthétique associée à la cigarette est principalement due aux effets que la cigarette fait sur l’organisme, je veux parler de l’envoûtement, la douce brume, et non pas du cancer des poumons. Sans doute, on ne fume pas un joint de la même façon qu’une cigarette. La cigarette a-t-elle en soi son esthétique, ou n’est-elle que porteur d’une esthétique que le cinéma a grandement participé à créer ? Bof». « Tu peux me manger l’autre bout s’il te plaît Michel ? » « Allez ». Et il lui mangea le bout.

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